lundi 26 novembre 2007

faut pas pleurer

J'ai trouvé un Vélib'!

par Perséphone



Jour 1 Le film burlesque

P extrait un orteil précautionneux de sa couette en plumes moletonnée. Sur les hauteurs de Belleville le vent se fraye un chemin sans peine jusque dans les intérieurs étudiants, et comme on le sait, mercredi matin, c'est latin, alors l'enthousiasme à issuer du précieux réduit retombe avant que d'être né. L'orteil hésite. Dans la cuisine l'odeur du café Franprix, les remuements délicieux des préparatifs du petit déjeuner sont une invite irrepoussable.
Mercredi matin, c'est latin.
C'est autre chose aussi, mais P l'ignore puisqu'elle ne lit pas la presse. Mercredi c'est chaos social, et donc, corollaire inévitable de l'entrée dans l'hiver (huit degrés: gla), c'est trafic nul sur la ligne 11, entre Châtelet et Mairie des Lilas. P engoncée dans son manteau à larges plis s'en fiche et compte sur les doigts de sa main gauche le nombre de stations Vélib' qui s'échelonnent de sa cuisine à la station Belleville, trois cents mètres plus bas:
« Rue des Pyrénées, ça fait un... euh, rue Piat, deux; deux, et puis de toute façon il y en aura en bas, ils descendent tous la rue, ces marioles, et ils laissent les vélos en bas; donc ça fait trois. Tacite à dix heures sans problème! »
Les jours de grève la surpopulation du métro devient hétéroclite. Autrefois un Américain m'avait confié à l'oreille que les rames de la RATP étaient d'étranges étuves sensuelles; il est probable qu'il entendait par là autre chose que ce qu'il disait, car il n'y pas d'endroit en ce monde où l'on ait moins l'air de se divertir en se frictionnant les reins mutuellement (- souvenir des grèves 2002). Sur le quai s'entassent un contrebassiste, deux Chinoises, et toute une garderie mie-partie en landaus, qui nous transporte vaguement dans les abris anti-atomiques de la bataille d'Angleterre. P opte pour un repli stratégique par les escalators en panne, et lorsqu'on l'interroge
« Oh non, trop de monde, c'est la grève, vous savez,c'est très angoissant. »
Allons-y donc à pied puisque c'est rigolo. Evidemment P se trouvait très originale d'avoir songé aux Vélib' qui sont un moyen de transport rapide et économique – c'est l'abasourdissement complet quand elle en surprend deux, puis trois, puis d'autres encore attachés aux barrières, aux lampadaires et aux cafés par de puissants verrous, en prévision de la ruée du matin (qui est finie depuis une heure); il y a donc eu des gens pour payer toute une nuit de location qu'ils n'ont pas mise à profit, et s'accaparer ainsi un service qui, rappelons-le – indignation subite – est municipal, communautaire, et démocratique, bouârk! Et à Couronnes, est-ce-que...?
A Couronnes non. S'ensuivent les premières frémissements. Comment être dix heures chez Tacite, alors qu'en hordes mornes les Parisiens de l'Est se dirigent vers le centre, encombrent les trottoirs, les rues et la chaussée; alors que les camions comme délivrés du bon sens défoncent les poubelles au moment où l'on passe; alors qu'entre les étalages serrés de pastèques chinoises et de courges les vélos circulent en toute liberté? Un autre latin a écrit sur cette stupeur de la ville qui va être assaillie, c'est Tite-Live et c'est Rome, et nous, sur nos trottoirs empopulaciés, nous sommes les Gaulois et nous allons vers la Curie.
La marche c'est amusant mais en général c'est l'été, et P aime se sentir maîtresse de ses déplacements, c'est pourquoi, tout obnubilée par les reflets chrolophylle des plots à Vélib' en état, elle court vers République, elle court vers les Arts et Métiers, et toujours rien, mais des rangs de plus en plus denses de Parisiens nerveux et peut-être mieux informés – là! Rue du Renard. Un vélo. Bien sûr personne ne connaît la rue du Renard, à part les trois morveux qui vont travailler à la BPI les jours de semaine pour s'envoyer des mimiques lascives; hop, technique Vélib', on pianote, on enfourne,on décroche, maîtrise de l'objet et du matériel, les pans du manteau déployés en grande queue, et c'est parti pour huit centimètres – jusqu'à ce qu'à la réflexion, un Vélib' sans chaîne, non vraiment, ça ne suffit pas. Par fierté P refuse de le fixer au plot dont elle l'a ôté. Elle ira plus loin. Elle maîtrise. Sur les trottoirs comme tout à l'heure, mais avec vingt tonnes de ferraille, elle court vers le Quartier Latin.
Jour 1 – soir
Mercredi matin, latin. Qui a dit cela? On ne lit pas de latin quand la Sorbonne est occupée. Mais on veut bien rentrer sous une couette moletonnée qui offre contre le froid une barrière illusoire et néanmoins moelleuse. Pour cela rien de plus simple: ce matin à dix heures, est-ce-que toutes les bornes près de la Sorbonne n'étaient pas abondamment pourvues en Vélib'? Est-ce-qu'elles n'étaient pas vertes commes les feuilles du Palais-Royal dont Desmoulins a fait des cocardes, les enseignes de l'espérance et de la réforme des coeurs?
Paris raisonne d'un seul bloc. A dix heures tout le monde veut le cinquième, à vingt-et-une on veut Belleville: les bornes sont vides ou défoncées. Rue d'Ulm, rien. Rue de l'Estrapade, rien. Rien Cujas, rien. Rue des Ecoles, rien. Rue de la Sorbonne, rien. Rue Lagrange – ah! rue Lagrange. Une loupiote. Les gestes, gourds, les yeux, brouillés des larmes du grand froid – agir vite, avant qu'un touriste, un étudiant... Non, finalement, personne n'en veut de celui-là, et P sera seule à y fixer son bagage avec l'exultation du triomphe, de la jeunesse et des grands soirs!
Glong.
Glong.
Glong.
Serait-ce donc que la roue avant est crevée?
Glong
Se débarrasser de ce machin ridicule.
Glong.
Il suffirait que la doublure du manteau se prenne dans la chaîne...
En allant vite on résout souvent des problèmes – glong glong glong – non on les crée et les multiplie, et sans doute qu'en plus de n'avoir qu'une roue la machine déraillerait, et voici la mort pitoyable au milieu d'une avenue écrasée par un bus (pas de bus. Par un autre Vélib'. Par une poubelle.)
Une borne rue du Temple. Le sens oublié des découpages naturels de la ville de Paris s'éveille au fond de sa cervelle gelée: rue du Temple – République – maison, lâchons cette charriote de cirque et prenons-en une autre; cela brille, cela brille rue du Temple, tout vert comme les Rameaux, comme les eaux des rivières de France, comme les sous-bois dans la rosée matutine; le vélo reposé, il ne s'agit que de taper un code, mystère et lien organique de la borne à elle, qui lui dit qu'à sa gauche – UN FICHU NAIN EST EN TRAIN D'EMBARQUER LA DERNIERE BONNE BECANE. Un blond:
« Mauvais état... Ils font grève chez Delanoë? »
Vingt mètres plus loin glong glong glong. Le blond a pris mon vélo.

4 commentaires:

lilousse a dit…

excellentissime !!
j'ai hoqueté de rire tout du long... ces vélibs, quelle invention géniale ! et pour nous, cyclistes normaux qui avons nos propres vélos, c'est si drôle d'observer le contraste entre le vélib et son propriétaire : jeune femme chic en escarpins à aiguille qui irait plus vite en poussant son truc, homme d'affaire en costume qui prend ses airs de sportif du dimanche... sans compter ceux qui ne savent ni pédaler correctement ni rouler droit et à vitesse raisonnable !
mais le plus drôle, c'est effectivement le spectacle d'un malheureux aux prises avec son engin défaillant, mais qui fait le fier et continue la tête haute sur sa selle trop basse et son pédalier coincé en première vitesse... je me régale chaque jour !

Bea a dit…

un autre, un autre, un autre, un autre.............. !

Moukmouk a dit…

Je ne fais pas le lien entre le latin et les poubelles, sinon que ça fait longtemps qu'on a du mettre tous les bouquins de latin dedans juste par dessus les vieux profs non?

zizule a dit…

Perséphone est latiniste mon cher, faites attention à vos propos