vendredi 4 avril 2008

(attention ! qui voici ?) Des Ursulines au pieds des Tours

Encore une belle étape poétique et universelle de nos banlieues.

Il y a à Saint-Denis mille attractions touristiques dignes d'intéresser nos dimanches:
à ce titre Perséphone, alias moi-même, emmène son amie Z. voir de vieux morts dans la basilique.
Z. est un personnage connu de vous tous et dont je préfère taire le nom, pour diminuer la portée de certaines affirmations que je pourrais porter contre elle, si l'humeur me venait d'arranger les faits n'importe comment.

À Saint-Denis donc se dresse la, euh, basilique; j'hésite sur le terme parce qu'il ne m'a pas encore été loisible de vérifier dans un dictionnaire ce qu'est exactement une basilique – permettez-moi de snobiner un peu et d'invoquer mes cinq années d'étude du grec:
dans « basilique » il y a Basile, bien sûr, mais Basile que je ne connais pas n'a rien à voir avec notre affaire, et puis il y a basileus qui nous intruira beaucoup plus.

« Basileus » vaut pour « roi ».

Réflexe subit du philologue: dans une basilique on doit mettre des rois.

Mais songez-y un peu, inconscients!
Lequel d'entre vous n'est pas entré dans une basilique, peut-être pas celle de Saint-Denis je vous l'accorde, qui, méritant très officiellement son nom de basilique (par une pancarte du Ministère de la Culture apposée à l'entrée), ne contenait aucun roi? Pas même un petit? Pas même un oublié voire pas français? (Comme on en voit à Saint-Germain-en-Laye dans une église, qui, soulignons-le au passage, n'est pas du tout une basilique)
Et puis si toutes les basiliques devaient contenir des rois, ma foi, il n'en resterait plus pour les mettre dans les cimetières. Et il faudrait une production annuelle de rois qui, même aux époques les plus royalistes, me semble incompatible avec la pudeur de nos dynasties.

...


Fermons ici le dossier basilique. Si quelqu'un d'entre vous a sur lui la clef de ce mystère, ou un accès fréquent à Wikipédia, qu'il ne nous celle rien.



De toute façon Perséphone et Z., à force de débattre de ces graves matières, et d'autres encore, sont arrivées en retard à Saint-Denis et n'ont plus franchement très envie de voir la maudite basilique. Pour ne rien arranger, il est bientôt cinq heures, et voilà-t-il pas qu'on annonce à coups de clairon que les dernières entrées auront lieu à cinq heures et demie, et qu'elles précèdent les expulsions à coups de pieds; par contre aucun rabais pour les retardataires, alors franchement, non.

Z. et P. se laissent tenter par la fraîcheur du soir dans les ruelles goudronnées, et délibérant de leurs vies futures et intéressantes elles achètent une botte de poireaux, et deux livres d'avocats, pour caler leurs livres une fois rentrées à Paris.

Délicieux panorama, Saint-Denis, pourquoi aller perdre son temps en voyages n'est-ce-pas, et je ne te raconte pas le prix des entrées dans les sites, c'est à croire qu'on se moque de nous, ici ça m'étonne d'une mairie communiste, ils pourraient au moins faire un effort pour les Parisiens, oh tu as vu ce joli fronton XVIIème?

...

Un fronton XVIIème?
Où ça?
Perséphone traverse la rue pour mieux admirer le fronton XVIIème que, sans la perspicacité de sa compagnonne, elle n'eût jamais remarqué; et il n'y a pas tant que ça de frontons XVIIème à Saint-Denis pour se permettre d'en laisser passer un quand il surgit.

Une mamie claudicante et peu émue par nos roulades se dispose à ouvrir la porte du fronton où, apparemment, elle vit; manque de chance, les frontons XVIIème sont sans pitié, et ils tendent des pièges aux mamies; la voici qui claudique dans l'encadrement de la porte au point de manquer s'étaler de tout son long, la chute est imminente mais Z., qui a plus de vivacité d'esprit et qui n'est pas de l'autre côté de la rue, elle, la prévient et sauve la grand-mère d'un péril affreux.
La vieillesse est généreuse. La grand-mère – appelons-la Monique – constate que nous avons voulu sauver le fronton XVIIème autant qu'elle de probables amochements et, en remerciement de notre action diligente, elle nous convie à visiter les dessous du fronton.
« C'est en semaine que je fais les visites, mais pour vous je vais faire une exception. »
Nous espérons que vous mettez en rapport toutes les informations: couvent-fronton XVIIème-visite.

P. et Z. pénètrent dans une cour pavée et arborée fort ancienne, et d'allure un peu décrépite; il n'est pas exclu qu'une ferme d'Île-de-France, aux alentours de 1630, ait ressemblé à cela; mais enfin ce n'est pas mal et j'ai bien des voisins qui préfèreraient à leur appartement une bonne vieille ferme d'Île-de-France avec ses charrues et ses boeufs et son parfum d'authentique. Monique a de la chance, la fieffée larronne.
Elle nous désigne d'ailleurs, d'un geste ample quoique claudicant, la cour et les dépendances: « Ceci est la première cour ».

Attendons la suite.

La deuxième cour est plus au niveau. Qu'on se figure une cour, hein, moins un côté, et dont la largeur n'égale pas la longueur (c'est-à-dire qu'elle n'est pas carrée); à gauche des maisons à jardinets bourrés d'enfants et de chats, à droite un mur. Au milieu, des pavés, et des chats aussi, en transhumance.

Monique se visse entre droite et gauche, sur les pavés donc, et nous interroge sur ce que nous pensons du lieu. L'une de nous deux se risque:
« C'est vieux, non? »
Evidemment c'est XVIIème, vous l'avez compris; sautons donc la réponse de Monique et venons-en au plus sérieux.

Ceci est un ancien couvent d'Ursulines, ordre non cloîtré de religieuses enseignantes; notre fronton et tout ce qu'il renferme ont connu d'étranges aventures, réquisitionné par les Bleus en 1790, entrepôt de poudre, entrepôt d'armes, école, vendu par lots à la Restauration, abattu, remonté, privé enfin de ses Ursulines depuis plus de deux siècles, depuis que les pauvres mignonnes ont quitté notre sol ingrat pour trouver refuge au Québec.
Idée bizarre.
Enfin le couvent n'est plus un couvent, c'est une copropriété, et les cellules étroites ont été réunies pour former des appartements de pauvres. Notons tout de même que le réfectoire et les salles de classe, qui sont plus grands, deviennent des lofts de médecins (d'où la grande quantité d'enfants sains et robustes). (Pour les chats je n'ai pas d'explication)

Monique lit les archives le dimanche et même les autres jours de la semaine, par quoi son avis est autorisé et même un peu beuglard.
À sa décharge Monique est sourde. Z. qui s'efforce d'alimenter la conversation par des remarques pleines de bon sens tombe donc une fois sur deux dans un trou d'incommunicabilité. N'importe, Monique est super mignonne. Claudicante mais alerte elle nous entraîne vers la partie du mur qui n'en est pas un, ou plutôt vers l'angle du carré qui cesse d'être un carré, c'est-à-dire vers l'endroit où il y avait une chapelle et il n'y en a plus. De sa canne elle désigne l'absence:

« Il y avait une chapelle. Il n'y en a plus. »

Derrière l'absence il y a une barrière. Et derrière la barrière, incroyable, c'est là qu'on prend conscience de l'épaisseur des temps historiques, n'est-ce-pas ma poule? Un immeuble. HLM-barre.

Monique insinue sa silhouette octogénaire entre les tours et d'autres petits jardins, sans chats, en déblatérant quelque chose sur un escalier: évidemment il est difficile de se concentrer sur son escalier, et même sur l'insoutenable manque de chats qui affecte cet espace, quand on a sur sa droite trois tours dans le genre hideux. Les deux touristes se renseignent:

« Toujours ces promoteurs! Ils ont vendu nos terrains il y a cinquante ans [comprenez: le lieu était fort agreste et empli de poules veaux et ragondins, avant les années 1950], et ils ont fait ça à la place. Enfin, (Monique est philosophe) on peut dire que c'était mieux avant. On peut le dire. »

Monique montre son escalier.

« Ne faites pas attention à la peinture, c'est une idée de la copropriété; c'est violet; ça fait bordel de province: j'ai voté contre. »

L'escalier. Ah, fichtre, je vous emmène sur de mauvaises pistes: l'escalier est dans un autre bâtiment; allons-y, hop repassons devant les tours, entrons dans le bâtiment C, voici l'escalier.
Monique se juche sur la première marche:

« Refait selon les indications des Beaux-Arts! Tout en tomettes authentiques! Rampe repeinte dans un rouge authentique agréé par les Beaux-Arts! Du haut jusqu'en bas! »

Constatons. Oui c'est rouge. Fort aimable. Et ici un plafond à caissons. Monique reprend le ton docte qui lui sied tant:

« On [que d'insinuations louches contient ce « on »!] prétend que cet appartement, avec les caissons, était celui de la mère supérieure; et moi je dis qu'elle devait donner l'exemple aux autres soeurs, et n'habitait pas dans un lieu richissime; elle prenait la cellule la plus décrépite, si elle le pouvait. Ici, il y avait quelqu'un d'autre; je pense même... »

Monique déploie en rêve un cartulaire émaillé de taches. Sur la page de droite, que d'ordinaire elles laissent vides, les Ursulines ont écrit en jolie ronde la vie les oeuvres et moeurs vénérables d'un abbé qu'elles ont accueilli en la fin de sa vie, et du XVIIIème siècle.
Qu'il leur prenait d'énergie, aux pauvres soeurs! Avoir un homme chez soi, ça n'est pas tenable.
Le vieil abbé, donc, a renouvelé dix ans ses promesses de mourir bien vite, et par combinaison de douceur et de charme octogénaire il aurait obtenu une chambre plus convenable à ses besoins. Ma foi certes, on n'allait pas le loger dans le placard à fromages. Monique ne semble pas très horrifiée du naturel profiteur de son cher abbé; à force d'alimenter son existence par de nocturnes rêveries sur le vieux cartulaire elle s'est liée d'affection – à quoi cela tient-il...
En silence et grande componction Z. et P. rendent hommage à l'abbé.

Au sortir de l'escalier un troupeau plus épais de chats s'empêtre dans leurs jambes, et P. appréhende une claudication mortelle de la guide; autant fuir tout de suite, avant que de devoir la sortir des griffes des matous: Dieu sait si pour les remercier elle n'irait pas les emmener aux Archives nationales! Le flux félin s'épaississant toujours, Z. et P. se consultent, organisent un repli groupé:

« Regarde la vieille voûte médiévale, par là! »
« Par où, par où? »

Monique se débat entre les amas poilus qui lui grimpent sur le torse; une seconde encore et elle va s'effondrer -
« Oh la magnifique charrette Renaissance! »
« Mais oui quel alliage magnifique du fonctionnel et du grandiose. »
Dans un bruit lamentable Monique succombe sous le poids cumulé des chats, et elles rendent grâce au fronton, aux soeurs, et à l'inventivité géniale des hommes qui oeuvrent tant de belles choses.

Perséphone, avril 2008

3 commentaires:

lilousse a dit…

quel lyrisme irrésistible ! quel style délicieusement comique et un rien désuet... paix à l'âme de monique, et grâces lui soient rendues.

mais j'avais cru comprendre que vous étiez entrées dans la basilique ?!
cela fera-t-il l'objet d'un prochain compte-rendu perséphonique ?

Dodinette a dit…

ha ben pour une fois que je lis la logorrhée de perséphone jusqu'au bout, bien m'en a pris didonc ! les ursulines de québec ! :)

(elles ont du emporter quelques chats avec elles, ici ce félin est endémique, il vient juste après les écureuils)

un ptit lien gougueulemapz qui va bien pour nous montrer où que c'est votre affaire ?

Moukmouk a dit…

Comment ça idée bizarre? où aurais-je été à l'école sans les ourses-malines, deux ans qu'elles m'ont fait eich!

et puis selon CNRTL de l'Atilf la source la plus sérieuse en Français:
Architecture romaine, antique. Grand édifice de forme rectangulaire, avec trois nefs séparées entre elles par des colonnes et un hémicycle ou abside, une toiture en charpente et qui servait à Rome à la fois de tribunal, de bourse de commerce et de lieu de promenade. Basilique romaine :
Architecture chrétienne
1. Église de grande dimension de plan semblable à celui de la basilique romaine et qui abrite le corps d'un saint ou une relique insigne; p. anal. cathédrale ayant cette même caractéristique. La basilique de Saint-Denis, de Saint-Pierre :

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