vendredi 7 décembre 2007

Perséf' : 3ème round

Jour 3 Méditation hivernale


L'étrange effet du froid sur les silhouettes! et sur le fonctionnement presque accéléré de nos cervelles comme enhardies à l'action – et pour P. qui n'a pas dormi beaucoup cela signifie plus de rigueur, plus d'austérité, plus d'application dans la réalisation de son travail. Et si! sans doute, le froid avive l'intelligence de ceux que les travaux de brutes du déchiffrement de l'ancien français rebutent à ces heures matinales.

P. s'abandonne à de poétiques rêveries en descendant le nez au vent gelé la rue de Belleville. Il lui semble que la grève et ses multiples effets pervers sur l'achalandage des bornes à Vélib' se sont réduits à une faille dans l'entendement qu'elle a de son Créateur. Elle s'élance fervente et court entre les poubelles retournées. Tout est simple puisqu'elle dort dans son gilet fourré.

Laissons nos âmes frustes s'élever quelques lignes sur les ailes délicates de la poésie lyrique, et prendre au gré des rues, des pavés et des squares le rythme presque intime de la marche dans Paris, cet étagement superbe des piétinements de la foule déshabituée du sport, du pas nerveux et vif des quelques hommes d'affaires qui se pressent au travail, de l'avancée conquérante et précipitée de notre narratrice, pour l'instant endormie, mais décidée quelque part au fond de sa cervelle meutrie à vaincre la distance. Cette harmonie c'est la grève, ce pas rythmé c'est Paris qui se soulève. (Excusez-moi, je crois que je plagie Michelet)

Déjà un peu héberluée des conséquences de la vinasse et du coucher tardif P. pâtit un peu plus de la surpopulation des avenues.
On dirait que la moitié des Français ont réappris à faire fonctionner leur corps. Qu'ils s'y prennent avec la maladresse touchante et insupportable des malades qui reprennent l'habitude de parler après un grave accident.
P. s'abandonne à la contemplation morose de son Paris, non pas celui des marcheurs, mais celui des immeubles qui, par un hasard insigne, ne sont pas haussmaniens dans ces régions nordiques, mais gagnent au soleil de novembre un lustre minéral qui lui rappellent Braudel (si si) et les cours de sixième sur le quartz et les pierres qui brillent.

Emboutissant par-ci, emboutissant par-là, elle se souvient d'une nuit, passée en compagnie sur les Champs-Elysées, et absolument ratée: comment rentrer alors, à près de deux heures et quand le quartier reste, hormis dans ses axes les plus fameux, inconnu et hostile?
Conclusion de la blonde: allons en bus.
Conclusion de la brune: allons en Vélib'.
Conclusion vérifiée: puisqu'il n'y a ni l'un ni l'autre, allons à pied.

Les arrondissements de l'Ouest sont vides et mornes et déprimants. Mais autour de la rue Montaigne, Rue de la Mode – et non rue à la mode! - les arbres dessinent sur les façades blanchies à la lumière de la lune des formes étirées qui évoquent très franchement les décors métalliques de nos féeries de Noël, dans les classes élémentaires de Marmande. P. sent toujours se retendre en elle quelque ressort mystérieux de son humeur quand elle aborde les quartiers bourgeois. Et l'enthousiasme des deux autres jeunes filles de l'aventure ne nuit pas au climat de conte – dans les façades glacées, dissimulées parfois par de gros sapins verts que leurs propriétaires l'âme artiste ont égayé de boules de verre et d'objets en acier, reluisent des particules de mica. Ou bien ce n'est pas du mica. Comment savoir, tout le monde n'est pas scientifique. En tout cas seuls les quartiers bourgeois savent reluire ainsi la nuit. Cette constatation stupide lui arrache quelques larmes.

Revenue rue de Belleville de sa rêverie diurne P. songe qu'elle doit se hâter. Il lui apparaît aussi que pour la cohérence de sa narration elle a tout intérêt à arriver bientôt aux péripéties de la soirée, portées par le souffle pathétique de la Grève et du Peuple. Evidemment à l'heure de courir vers l'ancien français elle n'imagine pas encore les complications à venir, mais nous, qui bénéficions à sa place du recul commode du temps, y pourvoirons pour le lecteur.

P. qui se targue d'avoir une vie sociale compliquée sait d'avance qu'en restant rue d'Ulm jusqu'à des heures avancées elle n'a aucune, mais aucune chance d'avoir un moyen de transport décent qui la ramène à ses logis; mais elle préfère risquer sa vie sur une ferraille déboulonnée que mourir d'ennui tout l'après-midi en feuilletant des revues dans sa chambre: à vingt-deux heures, silhouette massive dans son manteau de bourgeoise qui lui fait paraître cent kilos, elle descend de l'Annexe et entame vers le Panthéon un périple de six minutes qui lui laisse dans la bouche un premier goût d'aventure.

Dans cette histoire nous devons reconnaître que P., en général, imagine un peu sa vie et toutes les péripéties qui l'emplissent – j'entends par là qu'elle-même se crée des complications, à la recherche, d'abord, du fameux frisson d'angoisse qui lui parcourt immanquablement l'échine au moment de les subir, ensuite, du plaisir un peu vain de les raconter dans les interminables dîners qui rythment son existence désoeuvrée. Et de les raconter aussi dans ces pages (imaginez un peu qu'elle se fourre dans ces situations pour vous servir de la chronique!).

J'en viens au fait: P. dans la rue, alors que pour l'instant rien de bien grave n'est arrivé, qu'aucun poivrot n'a cherché à la molester, et qu'elle n'a pas même la certitude positive qu'elle ne va pas, ne peut pas trouver un Vélib' dans les six minutes qui arrivent, se suprend déjà à parler toute seule. C'est sa manière d'exorciser la folie et le meurtre.
Lorsque par hasard elle trouve une borne, elle lui parle. Elle parle au vélo qu'elle pourrait choisir (mais qui n'a pas de pneus). Elle parle au petit clavier dont les touches déglinguées s'enfoncent sous ses doigts hésitants. Elle parle à son abonnement, à sa main droite, et parfois aux passants quand par malheur son enthousiasme de solitaire refoidie la fait se détourner des choses inanimées vers le grand monde des hommes. Alors une confusion grotesque s'empare de son visage. Mais déjà le passant est loin.

Comme d'ordinaire les quatre premières bornes du chemin sont hors d'usage. Il faut croire qu'au loin d'y glisser avec toutes les précautions de l'amour une carte bleue dans la fente noire les précédents ont tenté d'y forcer un tronc ou la lame hérissée d'une tronçonneuse en action: la borne si par hasard on propose de lui donner de l'argent entame une longue série de piaillements spectaculaires et odieux.

Toujours raidie, toujours parlant toute seule dans ses fourrures et son col en lapin, P. déambule. La voilà face à la Bâtisse Auguste, la Sorbonne tant décriée où à cette heure dorment les milliers d'ouvrages qui alimenteront demain la soif de savoir des enfants, les amphithéâtres et leurs fresques dont les teintes rousseâtres sommeillent à la lueur des veilleuses, les quelques gardiens attardés qui lentement tournent et retournent dans ce temple de la science qui n'enseigne plus rien et entraîne dans ces profondeurs d'ennui toute une génération désireuse pourtant du Progrès.

Bon Dieu, n'est-ce-pas une station pleine ici? Carte. Doigts agiles et comportement sûr: P. décroche son vélo (dans sa hâte elle se tait), y fixe avec lestesse son sac tatoué de chats aux moustaches expressives et se hisse dans dans sa grande lourdeur sur la bécane usée par la course.

Pédalons.

Par extraordinaire aucun des pneus n'a enfilé de bout de verre: péniblement, en soufflant fort, notre héroïne remonte vers le Boulevard. Le Vélib' n'est pas l'engin adéquat des grandes équipées juvéniles au travers d'un Paris désert; quand bien même il serait en état celui-ci pèse toujours vingt kilos et son guidon tourne et vire sur sa tige; mais engagée sans plus aucun souci du monde dans les voies à bus et taxi des dernières rues de la rive gauche P. sent, comme l'on dit chez Marie de France, « le corage li monter en haut », son coeur s'égayer dans la nuit.

Je n'ai pas encore disserté sur les dangers de ces trajets dans le noir. Tous nos compatriotes qui cet hiver de grève se sont essayés au vélo n'ont pas pris tout le temps d'apprendre le code de la route. Je parle de P. en l'occurrence.
Je parle de P. qui distingue rarement les routes à contresens de celles qui s'offrent à ses roues, les vrais trottoirs des terre-pleins minuscules, et les avenues des rues sans risques.
Je parle de P. dont les mains exposées au vent se crispent chaque seconde un peu plus autour des poignées de caoutchouc, et qui, par conséquent, actionne sans le vouloir les freins à chaque frisson le long de ses bras. ( > risque de se casser la binette). A tous les stops, à tous les feux, elle souffle sur ses mains glacées et tente de redisposer harmonieusement autour de sa face les quelques mèches de sa chevelure qui ne sont pas figées encore en stalactites, pour impressionner (peut-être) les cyclistes qui attendent aussi le passage, et sont jeunes, mâles et avenants.

Avenue de la République, voyant qu'elle ne pourra plus rouler car elle n'a plus la force d'actionner les pédales elle se jette en travers en tenant son vélo, non pas sur l'épaule, mais cahin-caha par où elle peut, à moitié entre les orteils; elle traverse. De l'autre côté elle est chez elle.

Reste la montée.

La montée qui autrefois épouvantait les ouvriers de Belleville employés aux manufactures des dixième et onzième, et pour lesquels la Ville a fait installer un tramway, puis le métro, qui court encore sous les rues selon son trajet d'autrefois. La montée - que ce soir P. va franchir toute seule sur son petit Vélib' en miettes.

Rue de la Fontaine au Roi elle ahanne, appuie, gigote et appuie de nouveau, talonnée par les taxis et les enfants de six ans qui debouts sur leurs grandes pattes vont plus vite qu'elle sur sa machine. C'est la victoire de la volonté sur la chair qui se joue à cette heure. Si elle n'avale pas cette côte c'est tout un projet de vie bâti sur la prouesse et la sublimation de soi qui s'effondre à ses pieds. Zut, encore un feu. Pourquoi mettre tous ces feux la nuit? Qui donc a besoin de s'arrêter?

Dans un ultime effort arraché à son corps brisé elle croise le Boulevard de Belleville jonché encore des détritus de la journée et des débris du marché du matin, où se promènent les chats et leurs longues babines noires: engagée dans une voie de cycliste elle fait semblant de pouvoir aller vite, repère une borne – euh, pleine – accélère un petit peu – ue autre borne! Une autre par pitié, que ce supplice s'achève! – la voici – descend, s'appuie à la selle pour ne pas défaillir, raccroche la bête à son plot mérité et s'en va vers le Nord sur ses jambes qui cahotent, raides comme le Casse-Noisettes du conte – le froid, la fatigue et l'orgueil.
J'ai trouvé un Vélib'!

(novembre 2007)

1 commentaire:

lilousse a dit…

j'en viens presque à espérer une autre grève pour avoir le plaisir de lire de prochaines chroniques de ce genre... que j'aime ce style mêlant poésie, emphase, pathos, ironie !
et d'abord, je ne la trouve pas si désoeuvrée que ça, ta vie, perséphone !